[ENTRETIEN] Le travail de mémoire – Agnès Dione

Après la journée nationale d’hommage aux victimes civiles et militaires de la guerre d’Algérie, qui a eu lieu le 19 mars, nous allons prochainement commémorer la journée nationale du souvenir de la Déportation, le 22 avril, la victoire de la 2nde Guerre Mondiale, le 8 mai, et l’abolition de la traite des esclaves, le 10 mai. La France est attachée au souvenir de son histoire. Pourquoi est-ce important de commémorer ?

Parce qu’il est important de se rappeler l’histoire qui nous précède. Une histoire réelle et concrète, qui a été vécue par des hommes et des femmes. Une histoire marquée aussi par des tragédies, individuelles et collectives. C’est important notamment que les jeunes générations soient impliquées dans ce travail de mémoire, à la fois pour garder la trace de ces histoires vécues mais aussi pour apprendre des erreurs du passé. Le fait de commémorer, cela permet de se rappeler l’existence des drames à une époque de la vie, et de ne pas les reproduire.

Mais cette mémoire, il est important qu’elle ne soit pas imposée de manière autoritaire. Il ne s’agit pas de dire aux gens ce qu’ils doivent penser de ces histoires et drames du passé mais plutôt de les faire réfléchir. La commémoration permet de nous rappeler collectivement de l’histoire. C’est pourquoi il est important de la faire connaître auprès des jeunes générations. La commémoration incite à faire ce travail de réflexion pour tirer les enseignements du passé.

Les poitevines et les poitevins le savent très peu, mais pendant la Seconde Guerre Mondiale une personnalité d’envergure a été faite prisonnière à Poitiers. Il s’agit de Léopold Sédar Senghor.

Oui, Senghor a été détenu à Poitiers, au camp de La Chauvinerie. Ce camp se situait sur la zone d’activité des Montgorges, près de l’aéroport et aujourd’hui sur la base militaire RICM.  Il a été ouvert par les allemands, entre 1940 et 1942, pour y incarcérer ceux qu’on appelait « les tirailleurs sénégalais », c’est-à-dire ces combattants africains de l’armée française. C’était la triste particularité du camp de Poitiers : il s’agissait de discriminer et d’isoler les populations noires, dont l’armée allemande ne voulait pas sur son territoire.

Et donc parmi ces prisonniers, le camp de Poitiers a détenu Léopold Sédar Senghor. Le grand poète et homme de culture africaine, qui deviendra président du Sénégal en 1960, agrégé de grammaire et membre de l’Académie française en 1983, a été incarcéré à Poitiers en octobre 1940 jusqu’en 1941. Et il l’a été uniquement en raison de sa couleur de peau.

C’est important que les poitevin·es connaissent cette histoire et ce lieu, notamment les plus jeunes. Une rue porte le nom de L.S. Senghor dans le quartier de Montmidi où l’on situe le camp de la Chauvinerie. Senghor incarne l’universalisme dans ce qu’il a de plus noble, et est un grand défenseur de la langue française. Plusieurs de ses poèmes dont Hosties Noires ont d’ailleurs été écrits pendant son emprisonnement à Poitiers. Se rappeler cette histoire, c’est donc à la fois se rappeler des conséquences tragiques du racisme mais aussi célébrer des valeurs humanistes et fraternelles.

Les commémorations sont pour la plupart nationales. Comment une collectivité peut se saisir de ce travail de mémoire ?

Il existe plusieurs manières, au niveau local, pour accomplir le travail de mémoire. Par exemple à travers des expositions dans des maisons de quartier. C’est notamment ce qu’avait fait à Poitiers, le Toit du Monde en 2019 autour de Senghor, « le prisonnier de Poitiers ». Ce travail de mémoire peut aussi s’accomplir localement auprès de la jeunesse, avec des activités et des évènements dans les écoles, collèges et lycées comme au collège Clovis PIN où les collégiens ont travaillé sur un livret retraçant l’histoire de Senghor et son internement à Poitiers.  Un travail autour des poèmes écrits par Senghor quand il était à Poitiers est aussi proposé à deux collèges et deux écoles élémentaires, pour une réécriture de ces poèmes qui permettrait aux jeunes générations de connaître cette histoire et de s’approprier l’œuvre du poète. Il s’agit, avec les historiens, de construire une commémoration qui accomplirait son rôle : se souvenir et faire réfléchir.

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