Hausse de la taxe foncière : les oubliés du débat

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Hausse de la taxe foncière : les oubliés du débat

Le 30 avril 2026, la nouvelle majorité de Grand Poitiers a voté une forte hausse de la fiscalité : la part de taxe foncière perçue par Grand Poitiers double, passant de 5,17 % à 10,99 %, pour plus de 17 millions d’euros de recettes supplémentaires par an — soit près de 150 € de plus par foyer en moyenne. Poitiers Collectif ne conteste pas qu’une collectivité ait besoin de moyens, mais une hausse de cette ampleur n’est légitime que si elle finance des projets clairement au service des Poitevines et des Poitevins. Surtout, cette hausse, en période de rentrée, va peser fortement pour des ménages, certes propriétaires, mais modestes.

Être propriétaire, à Poitiers, ne veut pas dire être riche

À Poitiers, moins d’un tiers des ménages sont propriétaires de leur logement : 30,5 %, contre près de 58 % en moyenne nationale (INSEE, 2023). Cet écart est principalement lié à notre statut de ville étudiante. Derrière le mot « propriétaire », il y a surtout des accédants qui remboursent un prêt sur vingt ou vingt-cinq ans, des retraités aux pensions modestes installés de longue date dans leur logement, des familles monoparentales, des ménages d’actifs aux revenus serrés. Sept logements sur dix, à Poitiers, sont des appartements, et plus des deux tiers du parc ont été construits avant 1990 : beaucoup de petites copropriétés anciennes, souvent à rénover.

La taxe foncière a une particularité : elle ne regarde pas les revenus. À logement équivalent, tout le monde acquitte la même hausse, que l’on gagne le SMIC ou dix fois plus. Si 150 € de plus par an peut être quasi indolore pour des ménages aisés, cela peut en mettre en difficulté d’autres, en concurrence avec le budget courses, chauffage ou rentrée scolaire. Un prélèvement à taux unique, sur une population aux revenus très inégaux, pèse mécaniquement plus lourd en bas de l’échelle : c’est une question d’équité autant que de montant. Et c’est à Poitiers, ville-centre, que se concentrent à la fois les ménages les plus modestes et l’essentiel du parc social de l’agglomération.

Ekidom : quand la hausse retombe aussi sur les locataires

Il y a un grand oublié du débat sur la fiscalité : Ekidom, « la maison commune ». Le bailleur gère 78 % des 13 358 logements sociaux de Poitiers — c’est, de loin, le premier propriétaire de l’agglomération. Chiacap Kitoyi, qui siège au conseil communautaire et suit les dossiers de logement social pour Poitiers Collectif, l’a chiffré devant le conseil du 30 avril : pour Ekidom, l’augmentation représente une dépense supplémentaire annuelle de près de 800 000 €. Une perte sèche et certaine, absente de ses prévisions budgétaires.

Ce que 800 000 € représentent, concrètement, chaque année :

  • la réhabilitation de 50 logements et de leurs parties communes;
  • la moitié du budget qu’Ekidom consacre à la remise en état des logements entre deux locataires ;
  • deux fois le budget annuel de traitement des moisissures (400 000 €) — le sujet même sur lequel la nouvelle majorité avait multiplié les engagements pendant la campagne.

Autrement dit : la première décision budgétaire de la mandature met à mal notre bailleur social et les moyens des promesses faites sur la proximité, la salubrité et l’humidité. Et comme Ekidom reverse déjà quatre millions d’euros par an au titre de la « Réduction de loyer de solidarité » et a dû relever ses loyers pour boucler ses budgets, la hausse « payée par les propriétaires » risque de finir, par ricochet, dans la quittance des locataires du parc social — les ménages les plus modestes de l’agglomération. La question posée ce jour-là par Chiacap Kitoyi reste sans réponse : en votant cette hausse, la majorité a-t-elle mesuré ses conséquences pour Ekidom ?

Des recettes, oui — mais pour quoi faire ?

Donner des moyens à une collectivité peut être nécessaire, surtout quand la fiscalité locale est l’un des rares leviers dont elle dispose pour financer ses projets. En 2021, l’augmentation de la part foncière de Grand Poitiers était adossée à un plan d’investissement pluriannuel. On pouvait en débattre, mais on savait à quoi elle servait.

En 2026, cette même part double, pour un produit fiscal sans commune mesure avec 2021 — et, cinq mois après le vote, à la rentrée, personne n’est capable de dire quels projets cette envolée financera. « Le projet de territoire est en cours », répond la majorité. On augmente d’abord, on réfléchira ensuite : c’est un manque de transparence totale vis-à-vis des contribuables. D’abord un cap et des projets ; ensuite seulement, la discussion sur les moyens de les financer. Ajoutée à la hausse de 10 % des tarifs des services publics et à la baisse des subventions aux associations sportives et culturelles, cette taxe foncière donne le sentiment d’un effort demandé aux habitants sans contrepartie claire.

Et derrière ces questions budgétaires, un enjeu oublié : comment accompagne-t-on l’accession à la propriété ?

Au-delà de son montant, cette hausse en dit long sur la place qu’on accorde à l’accession à la propriété.

Devenir propriétaire ne doit pas être un privilège : c’est une étape du parcours résidentiel qui vient fluidifier le parc immobilier. À Poitiers, 5 951 ménages demandaient un logement social en 2025 (contre 3 894 en 2019), pour un délai d’attente moyen de 14 mois — et plus d’un quart des attributions vont à des ménages déjà logés dans le parc social qui cherchent à en changer. Le parcours résidentiel est grippé, en amont comme en aval. Quand un locataire du parc social accède à la propriété, il libère un logement pour un demandeur. Quand un locataire du privé accède, il libère une location. Sans accédants modestes, les files d’attente s’allongent et l’on manque de place pour tout le monde.

Rendre l’accession possible pour les revenus modestes — bail réel solidaire, accession sociale sécurisée, accompagnement des primo-accédants, remise sur le marché des logements vacants — ce n’est pas une politique « pour les propriétaires ». C’est une politique du logement pour toutes et tous. Fragiliser les propriétaires les plus précaires par une fiscalité aveugle, c’est prendre un risque pour la politique du logement à Poitiers !

Ce que porte Poitiers Collectif

Une collectivité a besoin de recettes, et nous ne faisons pas d’opposition de principe.

Nous demandons trois choses :

1) que la hausse serve des projets identifiés et débattus ;

2) qu’elle tienne compte de la réalité sociale des propriétaires poitevins, très éloignée de l’image du propriétaire aisé ;

et 3) qu’elle s’accompagne d’une vraie politique d’accession pour les ménages modestes.

Sans quoi cette taxe foncière restera ce qu’elle est aujourd’hui : un prélèvement indifférencié, fortement pénalisant pour les plus fragiles, dont personne ne sait encore ce qu’il financera !