Nous venons de vivre en France la seconde vague de chaleur de 2026 : une canicule précoce, longue et intense qui a bousculé le quotidien de millions de français. Pas moins de 72 départements étaient en alerte rouge canicule : du jamais vu jusqu’ici.
Évidemment, le phénomène a fait la une de tous les médias locaux et nationaux. Quel traitement ? On n’a pas ou peu parlé des causes : nos consommations insoutenables d’un point de vue climatique, notre système enfermé dans l’illusion de la croissance infinie, les politiques enfermées dans le déni, dans l’inaction. On a un peu parlé d’adaptation, il y a l’espoir d’une prise de conscience. Et on a beaucoup, beaucoup, parlé des conséquences : « Comment supporter ces températures éprouvantes et les solutions à mettre en œuvre pour conserver au mieux des températures vivables dans les bâtiments ». Le rappel des actes de bon sens, ou la mise en place de solutions « low tech » ont eu leur palce : du blanc de meudon aux couvertures de survie, des linges humides devant un ventilateur à la fermeture des volets, tout en passant par les meilleures stratégies du quand ouvrir ou fermer ses fenêtres… Et bien évidement, la sempiternelle question de la climatisation.
Les médias grand public traitent encore la question sous l’angle « pour ou contre » la climatisation. Mais c’est un sujet suffisamment sérieux pour ne pas le prendre de manière simpliste et manichéenne.
Il est évident que la climatisation est un outil indispensable pour certains usages : on peut rappeler par exemple que depuis la canicule de 2003, tous les EHPAD ont à minima une pièce de vie climatisée afin de pouvoir préserver les résidents des fortes chaleurs. La clim’ est nécessaire dans tout ou partie des établissements de santé, et un débat légitime s’est installé sur la nécessité de climatiser tout du moins en partie les établissements accueillant des enfants (crèches, écoles). Il serait donc clairement inapproprié de se prétendre « contre la climatisation » ; d’ailleurs, plus aucun responsable politique sérieux ne le fait, contrairement à la caricature dans laquelle on veut parfois enfermer les écologistes notamment.
Mais la climatisation comme réponse unique reste un symptôme évident de maladaptation.
D’abord, le recours massif à la climatisation est la conséquence de choix qui font qu’aujourd’hui nos villes et nos bâtiments sont de vraies fournaises en cas de vague de chaleur : bétonisation qui entraîne la multiplication d’îlots de chaleur urbains, présence insuffisante du végétal en ville, bâtiments mal isolés pour la chaleur, mal orientés, sans protections solaires pour empêcher le rayonnement d’entrer par les ouvrants en période estivale. Il est urgent d’adopter un bon sens climatique dans nos manières d’aménager ou de construire, et de penser autant au confort d’hiver, qui était la priorité d’hier, qu’au confort d’été, notre priorité d’aujourd’hui et de demain.
Certains essaient de profiter de cette crise pour devenir les nouveaux VRP du développement massif de la climatisation : le RN va jusqu’à faire d’un « plan climatisation » l’alpha et l’oméga de sa politique d’adaptation. Ces nouveaux VRP se drapent sous des arguments techniques « simples et efficaces », comme le caractère très décarboné de l’électricité française qui permettrait donc de rafraîchir sans émettre de gaz à effet de serre et donc sans empirer la situation. Malheureusement pour ces nouveaux adeptes du technosolutionisme simpliste, la réalité est bien plus complexe :
- dans un article publié par BonPote (https://bonpote.com/canicule-la-clim-consomme-plus-delectricite-au-gaz-que-prevu/) Nicolas Goldberg explique de manière très pédagogique comment l’usage de la climatisation accru pendant cette canicule a augmenté de manière très significative (multiplication par 10) la production d’électricité à partir de centrales gaz : Prétendre qu’elle (la climatisation) est « sans impact » parce que l’électricité française est décarbonée revient à confondre une moyenne annuelle avec la réalité heure par heure lors d’une canicule. Et on ne le dira jamais assez : la meilleure énergie est celle que l’on ne consomme pas. Parce-que tout besoin d’énergie supplémentaire, fût-il électrique, réduit mathématiquement nos marges de manœuvre pour basculer de l’énergie carbonée à une énergie moins carbonée sur nos besoins préexistants.
- Les climatisations envisagées sont souvent les climatiseurs monobloc ou split, qui, pour refroidir une pièce ou un bâtiment, pompent la chaleur à l’intérieur et doivent la rejeter à l’extérieur. Une massification de ces usages en milieu urbain amène un réchauffement supplémentaire dans les rues qui rend les espaces extérieurs encore plus difficilement vivables, et génère à son tour des besoins de froids supplémentaires dans les bâtiments.
La solution « simple » et donc la plus « abordable » financièrement est loin d’être sans impact, et ce sans parler des coûts de fonctionnement induits par ce type d’équipements dont les rendements énergétiques restent modestes.
Pour les plus friands de technique, il existe des solutions techniques qui peuvent être mises en œuvre avec sans doute plus de contraintes, mais beaucoup moins d’impacts négatifs :
- Les puits dits canadiens ou provençaux qui permettent de rafraîchir l’air entrant l’été (et de le réchauffer l’hiver) en passant par une canalisation placée dans le sol. Cet équipement low tech nécessite tout de même des compétences pour garantir le bon fonctionnement de cette installation. Et celle ci sera plus facile à mettre en œuvre sur un bâtiment neuf, dans un secteur pas trop dense.
- La géothermie qui peut aussi produire du froid de manière plus efficace sans rejet de chaleur dans l’air puisque celle ci est rejetée dans le sol
- Les réseaux de froid qui permettent de mutualiser la production de froid et donc de produire ce froid avec des équipements plus performants.
Il est donc techniquement possible de rendre nos villes plus vivables en limitant au maximum les impacts. Mais pour cela il est nécessaire d’investir !
La clim’, oui, en priorisant les usages auxquels elle doit prioritairement répondre.
Mais pas sans…
- Investir dans la végétalisation massive de nos villes.
- Investir dans des réhabilitations des bâtiments pour qu’ils soient mieux isolés et donc plus résilients au chaud et au froid
- Investir dans des équipements améliorant le confort d’été dans les bâtiments : pergolas, systèmes d’occultation des fenêtres, brasseurs d’air notamment
- Investir dans les équipements de climatisation les plus performants pour les bâtiments qui le nécessitent.
Il est donc plus que regrettable de voir certains décideurs actuels, en particulier dans notre belle ville de Poitiers, faire le choix de diminuer les investissements : cela ne fera que ralentir ces travaux et aménagements pourtant nécessaires. D’autant que les scientifiques sont formels : ce que nous connaissons aujourd’hui de manière exceptionnelle n’est qu’un début, qui deviendra une norme dans les années à venir.
Et au-delà des adaptations d’aménagement urbain, de nos bâtiments, penser aux adaptations sociétales indispensables. Parmi quelques exemples :
- Repenser nos horaires de travail, de convivialité, les horaires des services publics pour aller vers des horaires plus saisonniers.
- Dans l’éducation, généraliser des pratiques comme la classe dehors, ou les classes découverte en milieu frais comme dans la forêt, qui pourraient être renommées « classes fraîcheur » pendant les périodes très chaudes
Petit rappel salutaire pour finir !
Par temps de canicule, on ne parle que d’adaptation au changement climatique.
Engager une adaptation lucide, ambitieuse, pragmatique est indispensable, au-delà des gestions de crises successives.
Mais il ne faut pas oublier une évidence : l’atténuation, c’est-à-dire l’efficacité de nos efforts pour réduire le changement climatique, est encore plus vitale. Sans atténuation réussie, pas d’adaptation possible pour l’humanité. C’est bien l’ensemble de l’écosystème qui souffre lors de tels épisodes. Difficile à ce stade de chiffrer quels seront les impacts de la vaque de chaleur que nous venons de vivre sur les cultures, sur les élevages, sur la biodiversité d’une manière générale. Et bien évidemment c’est sans parler de l’impact sur la ressource en eau. Autant de dimensions essentielles à notre vie sur Terre.
Magali Reghezza membre du Haut conseil pour le climat formule ici très justement cette impérieuse nécessité de réduire nos émissions de gaz à effet de serre :
« L’adaptation c’est une atténuation qui a suffisamment échoué pour qu’il soit nécessaire de devoir se transformer pour vivre avec, mais qui a suffisamment réussi pour qu’il soit encore possible de vivre avec ! »
On peut toutefois espérer que la violence de cette vague de chaleur sur notre quotidien, en particulier pour les plus précaires, permettra une prise de conscience que ce n’est pas l’écologie qui est punitive mais bien l’inaction. Ne pas agir c’est nous mettre collectivement en danger et nous priver de liberté : qui n’a pas eu la curieuse sensation de revivre un mini confinement cette semaine du fait de devoir rester enfermer chez soi pour échapper un tant soit peu à la chaleur, ou au contraire de devoir travailler en première ligne sur le terrain, quand d’autres avaient la chance de pouvoir se réfugier au frais ?
Des partis comme le RN tentent, pendant cette période, de changer de discours sur le climat car curieusement les discours « rassuristes » voire climatosceptiques sont moins audibles. Mais ne nous y trompons pas, alors que nous attendent encore des échéances électorales majeures : « politiser la canicule », c’est aussi rappeler à quels responsables politiques nous devons la promotion du climato-scepticisme depuis des années, mais plus largement les décisions climaticides, et l’enfermement dans le déni du mur climatique qui nous attend. Et ça ce n’est, malheureusement, pas l’apanage du Rassemblement National.