Mardi 18 février 2025 – Centre d’animation des Couronneries
Une soirée engagée et participative
La première plénière publique de Poitiers Collectif en 2025 a rassemblé une centaine de personnes au Centre d’animation des Couronneries autour d’une question essentielle : Comment faire entendre la voix des quartiers en politique ? Animée par Chiakap Kitoyi et Léonore Moncond’huy, cette rencontre a permis d’échanger sur les dynamiques citoyennes à l’œuvre dans les quartiers populaires et sur les moyens de renforcer leur participation à la vie politique locale.
Dès l’introduction, Léonore Moncond’huy a rappelé la démarche engagée par Poitiers Collectif : construire un programme politique en concertation avec les habitants, en garantissant transparence et débats ouverts au sein de dix groupes thématiques. L’objectif est clair : donner la priorité à la parole des citoyens pour imaginer ensemble l’avenir de Poitiers. Chiakap Kitoyi a ensuite partagé son expérience et son engagement pour mobiliser les jeunes et les habitants des quartiers, insistant sur l’importance de travailler en profondeur, et pas seulement à l’approche des élections. Il a rappelé qu’il y a cinq ans, peu de jeunes s’intéressaient à la politique. La mobilisation s’est organisée progressivement, notamment à travers le groupe des « Fourmis », un collectif d’habitants souhaitant transformer leurs quartiers de l’intérieur.
Mohamed Mechmache : un parcours militant au service des quartiers
L’invité principal de la soirée était Mohamed Mechmache, fondateur et président de la coordination Pas Sans Nous. Ancien éducateur de rue, son engagement est né des révoltes urbaines de 2005 et de la volonté d’apporter des réponses constructives aux violences et aux injustices ressenties dans les quartiers. Il a choisi d’être acteur et de ne pas rester spectateur. D’abord à travers le collectif AC Le Feu, puis en s’investissant en politique locale, il a toujours défendu une approche fondée sur l’implication directe des habitants des quartiers populaires.
Mohamed Mechmache a partagé son expérience et les difficultés rencontrées pour faire entendre la voix des quartiers. Il a expliqué comment, après la mort de Ziad et Bouna, il s’est engagé pour donner une autre voix aux révoltes sociales, souvent réduites dans les médias à des émeutes. Pour lui, il était primordial d’organiser la parole des habitants, de ne pas rester dans la colère, mais de porter des solutions concrètes. Cela a commencé par une campagne massive d’inscription sur les listes électorales, pour rappeler que le vote est une manière de peser dans le débat public.
Il a ensuite mené un Tour de France des quartiers intitulé Nos quartiers ont de la gueule pour montrer que les quartiers ne sont pas des problèmes, mais font partie des solutions. Selon lui, les habitants des quartiers sont trop souvent pointés du doigt, perçus comme des « réservoirs à coupables », alors qu’ils sont porteurs d’une richesse humaine et sociale unique. Dans cette dynamique, il a cofondé le mouvement Affirmation, qui a permis à six habitants de quartiers populaires d’être élus et de porter les revendications locales à un niveau institutionnel.
Dans le cadre du Tour de France des doléances, 200 000 contributions ont été collectées, dont 20 000 ont été traitées pour aboutir à 130 propositions concrètes. Contrairement aux idées reçues, l’insécurité ne figurait qu’en treizième position des préoccupations des habitants, derrière des enjeux comme l’emploi, l’éducation ou l’accès aux services publics. Lorsqu’ils ont voulu remettre ces doléances aux institutions, Mohamed Mechmache et son équipe se sont heurtés à une réponse méprisante de la part du président de l’Assemblée nationale de l’époque, Jean-Louis Debré : « Laissez vos doléances chez le gardien. » Cette réponse, relayée dans la presse, a suscité une vive réaction et des excuses ont finalement été présentées.
Refusant de rester dans l’ombre, ils ont investi un bâtiment à Paris, le renommant Ministère de la crise des banlieues, afin d’obliger les décideurs à prendre en compte la parole des quartiers. Cette action a permis d’instaurer un dialogue et de gagner une légitimité institutionnelle.
Missionné pour rédiger un rapport intitulé Pour une réforme radicale de la politique de la ville, Mohamed Mechmache a vu une seule mesure être retenue, et encore, elle ne venait pas de ses propositions. Déterminé à ne pas en rester là, il a initié la création de tables des quartiers, des espaces d’échange et d’action qui se sont généralisés en France.
Des quartiers riches d’entraide et de solidarité
Plusieurs habitants ont ensuite pris la parole pour présenter leurs quartiers et leur attachement à ceux-ci. Un habitant des Couronneries a vanté la solidarité et la convivialité de son quartier, qui accueille le plus grand marché de la Vienne. « On y trouve de tout, mais surtout du lien social », a-t-il déclaré avec fierté. Une résidente de Saint-Éloi a partagé son expérience d’intégration dans un quartier parfois stigmatisé, soulignant la richesse de sa mixité sociale et culturelle, ainsi que la proximité avec des espaces naturels. Une habitante des Trois Cités a salué le travail du centre d’animation de son quartier, essentiel à la vie locale.
Mais les problèmes ont aussi été abordés : la présence du trafic de drogue, les tensions avec la police, le manque d’éducateurs de rue. Un habitant de la Blaiserie a fait part de sa préoccupation face à la détérioration des relations entre jeunes et habitants, du manque de dialogue avec la police et de la disparition de l’entraide qui existait autrefois.
Mohamed Mechmache a répondu en expliquant que les quartiers sont un baromètre de l’état social du pays. Il a rappelé que les violences policières étaient un sujet longtemps ignoré, jusqu’à ce que d’autres mouvements, comme les Gilets jaunes, y soient confrontés. Il a aussi insisté sur la nécessité de valoriser ceux qui réussissent dans les quartiers, pour briser le plafond de verre et montrer des modèles positifs.
Des idées et des actions pour construire l’avenir
L’échange s’est conclu sur un message fort : les quartiers ne doivent pas attendre que d’autres décident pour eux, ils doivent prendre leur place dans le débat public. Comme l’a affirmé Mohamed Mechmache : Vous avez un rôle à jouer, il faut continuer à batailler pour se faire entendre.
Une habitante des Couronneries a souligné le manque de place accordée aux femmes et aux filles dans l’espace public et dans les initiatives locales. Pour elle, il est crucial de lutter contre l’autocensure et de donner aux jeunes filles les moyens de croire en leurs capacités.
Une animatrice du secteur jeunes des Trois Cités a pris la parole spontanément pour exprimer son émotion et son enthousiasme devant la mobilisation de la soirée. « Merci de mettre les gens à la place qu’ils méritent. » Elle a insisté sur l’importance d’ouvrir des espaces d’engagement accessibles à tous.
Enfin, interrogé sur l’évolution de Montfermeil, Mohamed Mechmache a reconnu que l’urbanisation avait évolué grâce à des rénovations et des reconstructions, mais que sans services publics suffisants, ces changements restaient insuffisants. Il a rappelé qu’il fallait continuer à revendiquer les mêmes droits pour tous.
Cette plénière a été une belle illustration de la richesse des échanges et de l’engagement des habitants pour faire avancer la cause des quartiers populaires. La dynamique initiée par Poitiers Collectif et par l’ensemble des participants ne demande qu’à se poursuivre, pour une ville plus inclusive et plus participative.