Une majorité immobile sur les mobilités

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Une majorité immobile sur les mobilités

Billet d’humeur de Frankie Angebault

Ces derniers jours, on entend de nouveau parler de mobilités à Poitiers dans les médias. Est-ce pour un nouveau service de transport en commun ? Est-ce pour un nouvel aménagement favorisant les mobilités actives ? Malheureusement non ! C’est bien pour parler de deux projets de la nouvelle majorité municipale :

  • le pied à terre imposé pour les cyclistes en centre-ville
  • et le questionnement sur le maintien du 30km/h sur certains axes.

Ces projets ne sont pas une surprise : ils étaient annoncés dans le programme d’Anthony Brottier. Mais leur mise en œuvre, notamment pour le pied à terre en centre-ville, en dit long sur sa vision, et celle de son équipe, sur les mobilités et notamment sur la place du vélo. Ce billet d’humeur a donc pour objet de tenter d’éclairer la perception de cette manière de porter cette politique mobilité sur la Ville de Poitiers.

Une politique cyclable ambitieuse doit s’appuyer sur trois piliers :

  • le développement d’aménagements qualitatifs (pistes cyclables lisibles et sécurisantes, stationnements facilités et sécurisés, …),
  • la facilitation de l’accès au vélo (aide à l’achat, vélo en location ou en libre-service, …),
  • le soutien de la culture vélo.

Autant les deux premiers apparaissent évidents (car visibles et palpables), autant le troisième peut questionner sur son utilité. Et pourtant développer la culture vélo est absolument essentiel ! Ce sont notamment toutes les actions portées par la collectivité en lien avec les associations cyclistes, pour ancrer le vélo dans notre culture commune afin qu’il soit bien considéré comme un moyen de se déplacer à part entière pour les trajets du quotidien, et pas comme un hobby réservé à un petit cercle d’initiés. 

Le message envoyé par la nouvelle municipalité vient contrecarrer toutes les actions menées en la matière durant ces six dernières années : en effet, remettre en cause le 30km/h sur certains axes, et interdire le passage à vélo dans les rues du centre-ville, c’est d’une certaine manière envoyer un message subliminal vers les cyclistes leur indiquant qu’ils ne sont plus considérés, surtout quand ces mesures se cumulent à d’autres qui incitent à l’usage de la voiture comme l’heure et demi de gratuité sur les stationnements le samedi.

Motiver des habitant·e·s à passer au vélo est réellement un exercice difficile car avant de devenir un plaisir, le passage à l’acte est tout d’abord souvent vécu comme un effort. En effet, l’effort physique et le sentiment d’insécurité quand on roule sur un axe partagé avec les voitures sont deux des principaux freins à l’usage du vélo. Le message de l’équipe municipale avec ces projets, va donc complètement à l’encontre de la nécessaire promotion de ce mode de déplacement du quotidien.

Si on se concentre sur le pied à terre cycliste en centre-ville, au vu des infos récupérées dans les médias et dans les publications des associations cyclistes, on peut d’ores et déjà en déduire des conséquences probables sur les commerces des rues piétonnes concernées et sur les circulations cyclistes passant par le centre-ville.

Sur les commerces des rues concernés, il est fort à parier que les cyclistes viendront moins souvent, et pour certain·e·s ne viendront plus du tout, car poser son vélo en entrée de zone piétonne, ou pousser son vélo à la main pour s’approcher du commerce sera un frein vécu comme une contrainte supplémentaire. Et pourtant les cyclistes sont aussi des clients fidèles à condition de pouvoir accéder au commerce à vélo. Enfin, cette décision met un coup d’arrêt définitif aux projets soutenus lors du mandat précédent pour tenter de développer une filière de cyclo logistique pour livrer les commerces avec des vélos cargos, comme cela se fait dans bien d’autres agglomérations.

Sur les circulations cyclistes passant par le centre-ville, c’est encore pire. Avant l’été, Anthony Brottier avait indiqué ne vouloir imposer le pied à terre qu’après avoir trouvé des itinéraires alternatifs pour les cyclistes, ce qui sur le papier était plutôt cohérent. C’est le résultat de ce travail qui a été présenté aux associations cyclistes à la rentrée, comme on a pu le voir notamment sur une publication de Vélocité 86. 
Au vu de ce qu’on peut déduire de cette publication, pour la traversée d’est en ouest, c’est simple car il sera possible de circuler sur les rues Paul Guillon et Bourbeau. 
En revanche, dans le sens ouest est, l’exercice se gâte : deux possibilités se dessinent au vu des éléments publiés :

  • soit du haut de la rue Boncenne contourner la zone piétonne par le nord en passant par la place Charles VII, la rue de l’Université, la place Notre Dame puis la rue du marché (qui elle resterait cyclable) – bref un sacré détour clairement rédhibitoire,
  • soit par les rues Bourbeau et Guillon car on peut lire sur le post de Vélocité 86 qu’un double sens cyclable sera aménagé sur une (toute) petite partie de la rue Gaston Hulin en retirant 5 places de stationnement (donc entre les rues Bourbeau et Édouard Grimaud, sans doute possible) : ce qui veut dire que le cycliste arrivant en haut du boulevard Solférino, devra prendre en double sens cyclable la rue de la Marne (qui même si le double sens cyclable est historiquement autorisé n’est absolument pas praticable dans ce sens), puis la rue Édouard Grimaud (rue avec les pavés les plus glissants de la ville de Poitiers en temps de pluie – mais pour le savoir, il faut rouler à vélo), puis le « futur aménagement » de la rue Gaston Hulin pour rejoindre ensuite la rue Bourbeau en coupant au passage la route aux voitures et bus qui eux circuleront en sens inverse. Bref, le parfait itinéraire pour rebuter même les cyclistes chevronnés. 

La conséquence de cela sera que certains cyclistes, qui traversent actuellement le centre-ville quotidiennement, risquent d’abandonner le vélo pour ces trajets au vu de ces contraintes imposées. Et ne parlons même pas des nouveaux cyclistes qu’il s’agira de convaincre avec de tels itinéraires rédhibitoires.

Même si le projet proposé par l’équipe municipale est absolument antinomique d’une politique cyclable sérieuse, on peut bien évidemment s’interroger sur le partage des rues « dites piétonnes » entre les différents modes de mobilité actives (vélos et piétons). La première chose serait très certainement d’objectiver le « problème » car cette décision semble basée essentiellement sur des ressentis et non sur des chiffres avérés : on pourra même sourire quand un article de France 3 Nouvelle Aquitaine relaie le chiffre de 1000 vélos à l’heure en centre-ville (un vélo toutes les 4 secondes !). 
Si la proposition avait été d’imposer le pied à terre cycliste le samedi, elle aurait éventuellement pu être défendable car l’affluence du samedi impose souvent le pied à terre de fait. Mais concrètement, en semaine et en pleine journée, la cohabitation est tout à fait gérable. Et comme le rappelle très justement les associations cyclistes, une règle adéquate existe déjà : le cycliste doit rouler à une allure proportionnée pour ne pas mettre en danger les piétons. Et plutôt que de mobiliser la police municipale pour verbaliser les cyclistes dans le cadre de la mise en œuvre du pied à terre, il aurait été possible de les mobiliser pour faire de la pédagogie et rappeler le code de la route actuellement applicable sur ces voies aux éventuels contrevenants.

En résumé, on voit bien que les mobilités alternatives à la voiture individuelle, et plus particulièrement les déplacements à vélo, ne sont absolument pas une priorité pour la nouvelle équipe municipale. Il faudra donc que cette équipe nous explique comment elle compte respecter les objectifs incontournables de reports modaux que Grand Poitiers a adopté en juin 2025 dans le cadre du plan de mobilité, et que Anthony Brottier avait pourtant voté à l’époque, en prenant des décisions aussi dissuasives !